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01/03/2013

TÉMOIGNAGES

LE TRAGIQUE DESTIN DU PREMIER COBAYE DE LA THÉORIE DU GENRE

David Reimer (22 août 1965 - 5 mai 2004) était un Canadien né garçon et en bonne santé. Une circoncision mal faite lui valut l'ablation du pénis. Pensant que c'était le mieux à faire, on pratiqua une réassignation sexuelle et on l'éleva comme une fille. Avant l'adolescence de David, le psychologue John Money parlait de cette réassignation comme d'une réussite et y voyait la preuve que l'identité sexuelle est essentiellement due à l'éducation, mais à quinze ans Bruce, devenu Brenda, voulut reprendre son identité masculine et s‘appeler David, prénom qu‘il porta jusqu‘à sa mort. Par la suite il publia son histoire pour décourager de telles pratiques médicales. Il se suicida à l'âge de 38 ans.

David Reimer naquit à Winnipeg dans le Manitoba ; il avait un vrai frère jumeau, Brian, et son prénom alors était Bruce. Quand ils eurent six mois on s’inquiéta de voir que les deux garçons avaient des difficultés à uriner et on diagnostiqua un phimosis (affection qui empêche le prépuce de se rétracter derrière le gland lors de l‘érection). Il fut donc décidé de les faire circoncire à l'âge de huit mois.

Le 27 avril 1966, le chirurgien Jean-Marie Huot et l'anesthésiste Max Cham pratiquèrent la circoncision à l'aide d'une machine à cautériser Bovie, alors que celle-ci n’était pas destinée à être utilisée sur les extrémités ni sur les organes génitaux. Le pénis de Bruce se retrouva irrémédiablement endommagé. On préféra alors ne pas faire circoncire Brian qui guérit fort bien sans traitement supplémentaire.

Les parents de Bruce, pensant à son bonheur futur et à sa vie sexuelle sans pénis, le conduisirent au Centre médical Johns-Hopkins à Baltimore pour soumettre son cas à John Money, un psychologue qui, dans le domaine du développement sexuel et de l'identité de genre, jouissait d’une réputation de pionnier fondée sur son travail avec des patients intersexués.

Money était partisan de la théorie selon laquelle l'identité de genre est relativement plastique au cours de la première enfance et se développe essentiellement à la suite de l'apprentissage social qui la suit ; certains universitaires vers la fin des années 1960 croyaient que toutes les différences psychologiques et de comportement entre garçons et filles sont le résultat d’un apprentissage. Avec d'autres médecins qui travaillaient avec des petits enfants nés avec des organes sexuels anormaux, il croyait que, si un pénis ne peut pas être remplacé, un vagin fonctionnel peut être réalisé par une opération et que Bruce atteindrait mieux son épanouissement sexuel fonctionnel en tant que fille plutôt qu’en tant que garçon.

Ils persuadèrent ses parents qu'une réassignation sexuelle serait pour Bruce le plus profitable et, à l'âge de 22 mois, on lui enleva chirurgicalement les testicules. On l'éleva donc comme une fille et on lui donna le prénom de « Brenda ». Le soutien psychologique après sa réassignation chirurgicale fut confié à John Money, qui continua à voir Brenda pendant plusieurs années, à la fois pour son traitement et pour écrire une étude.

Cette réassignation était considérée comme un cas particulièrement intéressant pour tester le concept d'apprentissage social d'identité de genre et pour deux raisons. D'abord, Bruce/Brenda avait un frère jumeau, Brian, ce qui constituait un contrôle idéal puisque les deux enfants ne partageaient pas seulement leurs gènes et l'environnement familial, mais ils avaient eu également le même environnement intra-utérin. Ensuite, on se disait qu'il s'agissait de la première réassignation avec reconstruction exécutée sur un bébé garçon qui ne présentait aucune anomalie dans la différentiation sexuelle prénatale ou néo-natale.

Pendant plusieurs années, Money publia des rapports sur l'évolution de Brenda qu'il appelait « le cas John/Joan », décrivant chez elle un développement féminin apparemment réussi, et il utilisait cet exemple pour soutenir qu'une réassignation sexuelle avec reconstruction chirurgicale était parfaitement réalisable, même dans les cas où il n'y avait pas d'intersexuation. 

On donna des œstrogènes à Brenda quand elle atteignit l'adolescence pour provoquer le développement de sa poitrine. Et pourtant Brenda ressentait les visites à Baltimore comme des traumatismes plutôt que comme une thérapie, si bien que sa famille arrêta le suivi, mais John Money s'abstint de rien publier sur le cas qui pût laisser entendre que la réassignation n'avait pas été réussie.

Ce que David (Bruce/Brenda) Reimer écrivit deux décennies plus tard, en collaboration avec John Colapinto, nous montre comment, et contrairement à ce que prétendait Money, Brenda n'avait pas l'impression d'être une fille. Elle était victime de l'ostracisme et des brimades des autres enfants, et ni les jolies robes ni les hormones féminines ne la faisaient se sentir une femme. À l'âge de 13 ans, Brenda passa par une phase de dépression suicidaire et déclara à ses parents qu'elle se tuerait s'ils l'obligeaient encore à voir John Money.

En 1980, sur les conseils de l'endocrinologue et du psychiatre de Brenda ses parents lui apprirent la vérité sur sa réassignation sexuelle,  Quand elle eut 15 ans, Brenda décida de reprendre une identité masculine et se fit appeler David.  À partir de 1997 il se soumit à un traitement pour inverser la réassignation, avec injections de testostérone, une double mastectomie (ablation des seins) et deux opérations de phalloplastie. (opération de chirurgie plastique visant fabriquer un pénis) Il se maria avec une femme et devint le beau-père des trois enfants qu'elle avait.

Son cas commença à être connu du monde entier en 1997 quand il raconta son histoire à Milton Diamond, sexologue connu, qui réussit à obtenir de lui l'autorisation de la publier, afin de dissuader les médecins de traiter d'autres bébés de la même façon . Peu après, David rendit publique son histoire et, en décembre 1997, John Colapinto publia dans Rolling Stone Magazine un compte-rendu qui connut une large diffusion et eut un grand impact. Ils continuèrent en exposant l'affaire plus en détail dans un livre.

Bien que cette publication eût donné à David Reimer une sécurité financière plus grande, il connaissait beaucoup d'autres problèmes dans sa vie. Entre autres une séparation d'avec sa femme, de graves difficultés avec ses parents et la mort de son frère jumeau Brian en 2002. Reimer se suicida en 2004.

Impact social de l'histoire de David Reimer

Le rapport sur David Reimer et le livre qui l'a suivi ont influencé de nombreux cabinets médicaux et la compréhension actuelle de ce qui détermine l'identité sexuelle. Cette affaire a accéléré la défaveur de la réassignation sexuelle et de la chirurgie dans les cas de bébés XY, mâles sans équivoque mais avec un micropénis, et quand il s'agit de différentes autres malformations congénitales rares ou de la perte du pénis au cours de la première enfance.

Elle a renforcé les arguments de ceux qui estiment que les hormones prénatales et de la toute première enfance exercent une forte influence sur la différentiation du cerveau et l'identité de genre. On hésite maintenant à pratiquer une réassignation sexuelle dans les cas de situations intersexuées dues à une insuffisance sévère de testostérone ou à une insensibilité à ses effets.

Cette affaire a causé un tort considérable à la réputation de John Money. Non seulement sa théorie de la plasticité du genre sexuel a reçu un coup sévère, mais dans son livre, Reimer a raconté les séances de thérapie étranges et insupportables qu'il avait subies dans son enfance et il a montré que Money n'avait rien vu ou rien voulu voir alors qu'il était de plus en plus évident que la réassignation de Brenda était un échec. 

La réputation du Centre Médical Johns Hopkin qui passait pour une institution d'avant-garde pour soigner les individus intersexués et les situations transgenres a été profondément atteinte. En définitive, les théories  de la construction culturelle de l'identité de genre, déjà en déclin chez les spécialistes au cours des années 1990, sont devenues plus difficiles à défendre, et cette affaire a apporté un argument de plus en faveur de la thèse selon laquelle, en matière d'identité sexuelle, la nature l'emporte sur l'éducation.
Source : Wikipedia

 

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